Intervieweur: Très bien, je vais commencer l’enregistrement. Je réalise cet entretien à partir du guide «proche d’une famille avec un enfant décédé». Cet entretien est lié au décès de Valentina. Je vais suivre le guide d’entretien et avancer phase par phase. Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter rapidement et nous expliquer comment vous avez connu Valentina et sa famille?
Maurice: Je m’appelle Maurice, et cet entretien est lié au décès de Valentina. Je vais parler un petit peu de comment nous avons appris le diagnostic, vécu la phase entre la certitude de mort et le décès, et de tout ce qui a suivi. Donc, mon nom est Maurice, je suis marié avec Séverine, que j’appelle Sévi, et nous avons trois enfants. Le plus âgé, Maël, était à la crèche avec Valentina, et c’est comme ça qu’ils se sont connus. C’est également à travers cette relation à la crèche que nous avons rencontré Andri et Myriam, qui sont les parents de Valentina. Je vais directement utiliser les prénoms, au cours de cet entretien.
Intervieweur: Ok, donc je vais commencer par la toute première question. Après le diagnostic, la question principale est la suivante: «Pouvez-vous vous souvenir du moment où vous avez appris le diagnostic de la maladie limitant l’espérance de vie? Comment en avez-vous été informé et comment avez-vous vécu la situation?»
Maurice: Pour ce qui concerne le moment où nous avons appris le diagnostic de Valentina, c’était en 2021, pendant l’hiver. Je ne sais pas la date exacte; il me semble que c’était fin janvier ou début février. Pour donner un peu de contexte: cela faisait plusieurs semaines que nous avions remarqué, avec Sévi, que Valentina n’était plus à la crèche. Au début, on ne trouvait pas ca anormal; cela arrive souvent avec des enfants de cet âge-là qu’ils ratent un ou plusieurs jours de crèche en raison de maladies. Donc, on n’a pas fait directement très attention à ça, mais on a noté que Valentina était absente. Cela faisait déjà quelques mois que nous nous étions vus en dehors de la crèche avec Andri, Myriam et Valentina; nous étions en contact. Sévi a donc contacté une fois Myriam pour demander ce qui se passait et dire que ce serait sympa de faire quelque chose ensemble bientôt. Si je ne me trompe pas, nous n’avons pas eu de réponse directe à ce message. Il s’est passé encore quelques jours, probablement quelques semaines. Et puis Myriam a envoyé un message à Sévi juste pour l’informer du diagnostic. Comment je l’ai vécu? C’était vraiment quelque chose de très difficile à entendre. Une énorme tristesse d’apprendre cette nouvelle. Et c’était un peu bizarre aussi parce que, justement, cela faisait plusieurs semaines qu’on se demandait ce qui était en train de se passer… On ne s’imagine jamais que quelque chose d’aussi grave puisse arriver à un enfant aussi jeune. Du coup, c’était vraiment un choc. Je sais qu’on en a beaucoup, beaucoup, beaucoup parlé avec Sévi. Je pense que c’est quelque chose qui nous a complètement pris par surprise et qui nous a énormément affectés tous les deux. On s’est retrouvés à beaucoup en discuter le soir, quand les enfants dormaient. C’était aussi étrange de se rendre compte que ce sont des choses tellement horribles, tellement brusques, et qu’avec les enfants autour, il est parfois difficile de se concentrer sur la nouvelle, de vraiment prendre le temps de digérer. C’était un petit choc.
Intervieweur: J’aimerais reprendre une question d’approfondissement: «Quelles ont été vos pensées qui ont conduit à la décision de soutenir la famille?»
Maurice: Je pense que c’est important de le mentionner. Peut-être que c’est quelque chose qu’on a beaucoup discuté dès que nous avons appris le diagnostic, peut-être pour avoir l’impression de pouvoir faire quelque chose. On se sent complètement impuissant dans ces situations, et assez rapidement on a discuté de comment soutenir la famille. On avait énormément d’empathie pour les parents; je me mettais beaucoup à la place de Myriam et d’Andri, en réfléchissant à ce que ça doit faire d’apprendre une chose comme ça sur son enfant, à comment on doit parler avec lui dans ces situations. Je me suis beaucoup posé la question de comment ils le vivaient. Et après un moment, je me souviens qu’on avait eu une discussion avec Sévi en se disant qu’il faudrait faire tout ce qu’on peut pour soutenir la famille, pour essayer de l’accompagner. Nous, on ne pouvait rien faire pour changer ce diagnostic ni améliorer les chances de survie de Valentina, mais ce qu’on pouvait faire, c’était en sorte que Valentina et ses parents soient complètement accompagnés dans ce processus. Peut-être aussi pour faire une petite parenthèse là-dessus: ce n’était pas juste nous deux, il y avait aussi les enfants dans l’équation. Il faut savoir que Maël et Valentina, à cette époque-là — donc fin 2021, début 2022 — étaient très, très, très proches. Même avant, en fait. Je pense que tous les deux, chacun à leur façon, avaient eu un parcours et une socialisation parfois un peu délicats à la crèche. Et je crois que pour les deux, quand ils se sont rencontrés, ça a été… Ils ont agi tous les deux comme… je ne sais pas comment dire. Ils renforçaient les côtés positifs de l’autre. Ils se faisaient confiance. Et justement, je sais que, par exemple, pour Maël, la crèche dans la forêt, c’était compliqué au début. Je pense que c’est vraiment toute cette amitié qu’il avait avec Valentina qui lui a beaucoup donné confiance. C’était intéressant aussi pour nous d’observer cela, parce qu’on ne se rend pas toujours compte de ce qui se passe dans les groupes de crèche quand on n’y est pas. Assez rapidement, quand Maël avait deux ans et quelques, il commençait à mentionner le nom de Valentina, mais aussi d’autres enfants de la crèche. Je pense qu’ils ont tous les deux beaucoup joué ensemble quand ils étaient très jeunes, vers deux ou trois ans. Ils avaient vraiment un rôle très positif l’un pour l’autre, avec des âges assez proches. Ce n’était pas toujours le cas plus tard, il y a eu un petit éloignement, mais à cette époque-là, ils étaient vraiment très proches. C’est aussi une question dont nous avons discuté assez vite: cette amitié que Valentina et Maël avaient était très importante, nous nous en rendions compte. C’était juste après les grosses vagues de COVID, où il fallait faire très attention aux contaminations, que ce soit le COVID ou d’autres maladies. Nous savions aussi que les contacts de Valentina pourraient rapidement être limités. Nous nous rendions compte que Maël aurait aussi un rôle à jouer, et que cette relation d’amitié serait très importante. Nous pouvions faire un maximum pour maintenir cette relation.
Intervieweur: J’aimerais aussi revenir sur la question de savoir s’il y avait des facteurs de doute par rapport à votre décision de soutenir la famille.
Maurice: C’est ça que je voulais dire. Et, pour le dire simplement, pas vraiment. Après, c’est clair que nous nous sommes demandé très vite comment il faudrait communiquer avec Maël, avec Julie, avec nos enfants en général. Comment les protéger un maximum dans ce processus, mais surtout comment leur expliquer. C’est vrai qu’au début, cela nous semblait être quelque chose de très difficile à communiquer à des enfants. Comment allons-nous leur en parler? Je pense que nous avons essayé d’en parler assez vite avec Maël, de lui raconter que Valentina était malade, qu’il fallait faire très attention, ne pas trop la pousser ou être brusque, et qu’elle aurait besoin de son aide et de son amitié. On en a parlé rapidement, sans forcément aborder directement la mort. Mais, à peu près en même temps, Maël commençait à se poser des questions, et du coup nous avons dû mentionner assez vite l’idée que la maladie de Valentina était potentiellement mortelle. C’était une discussion avec les enfants qui n’était pas évidente pour deux raisons. D’abord, ce n’est pas facile de communiquer ce genre de choses à des enfants, de leur parler de concepts un peu abstraits, de trouver les mots justes et la bonne façon d’expliquer. Ensuite, je crois que nous avons parfois tendance à transférer un peu nos propres sentiments sur les enfants. Nous nous sentions très tristes, très choqués, profondément affectés par cette nouvelle. Moi, personnellement, cela m’a rendu extrêmement triste. Quand on le communique à des enfants, on s’attend à ce que cela ait un peu le même effet sur eux. Alors qu’en réalité, ils ont leurs propres rythmes, leurs propres façons de gérer et d’intégrer ces informations. Et voilà, c’est vrai qu’au début, en parlant avec nos enfants, nous étions très tristes, mais sans que les enfants comprennent ou ressentent directement la même tristesse. Je pense que c’est aussi quelque chose qui m’a beaucoup fait réfléchir par la suite: comment est-ce qu’on communique avec les enfants? Comment éviter de projeter nos propres émotions sur eux? C’est une relation assez particulière: on se sent hyper triste en en parlant, parfois on pleure, et les enfants ne comprennent pas. Ou bien ils vont simplement retenir qu’elle était malade, sans forcément percevoir ce qui est triste. Du coup, cela nous a pris du temps pour trouver la bonne manière de communiquer avec eux.
Intervieweur: Comment avez-vous communiqué avec la famille concernée, avec Myriam et moi?
Maurice: Je pense qu’il y a d’autres questions plus directement liées à ça. Je me souviens qu’au début, il y avait une sorte de petit… pas un malaise, mais c’était très difficile pour nous d’écrire à la famille juste après avoir appris cette nouvelle. C’était presque impossible de trouver les mots justes. Assez rapidement, Sévi s’est chargée de la communication écrite, généralement sur WhatsApp, en allemand avec Myriam, et plus tard aussi avec Andri. Nous leur avons écrit que nous étions là, quoi qu’il arrive, et que nous les soutiendrions. Mais même envoyer ces messages et réfléchir à ce qu’on pourrait écrire dans ces situations, c’était difficile. Ensuite, au cours des mois qui ont suivi le diagnostic nous nous sommes vus assez régulièrement, souvent avec un des deux parents de Valentina, avec Valentina, Maël et Julie, et toujours Séverine et/ou moi. Je ne me souviens pas exactement de la première fois où nous nous sommes vus après avoir appris la nouvelle. Je crois que la première discussion de Sévi avec un des parents a été avec Myriam: elles se sont vues un soir, pendant que je restais à la maison avec les enfants. Beaucoup de choses que j’ai apprises sur la situation, je les ai connues à travers Sévi, qui m’expliquait ce qui se passait. Nous réfléchissions toujours à comment soutenir la famille.
Intervieweur: Pour répondre aux dernières questions d’approfondissement: qu’est-ce qui a aidé la famille, de votre point de vue?
Maurice: C’est difficile à dire de notre point de vue. Je pense que garder cette relation dans ce groupe avec Maël, avoir des rituels d’amitié comme nos sorties fréquentes dans une pizzeria — un peu chaotiques mais toujours très sympathiques —, c’était quelque chose de très positif. La communication avec Andri et Myriam était parfois compliquée: il était difficile de trouver des moments pour parler vraiment avec eux, car nous étions toujours entourés par les enfants. Souvent, un ou deux adultes surveillaient les enfants pendant que les autres avaient une discussion sur le diagnostic, l’évolution de la maladie ou les options de traitement. Cela créait une atmosphère un peu particulière: des discussions très rapides, très directes, sur des sujets extrêmement graves, alors qu’on se trouvait juste à côté d’une place de jeu, avec les enfants qui jouaient et nous appelaient. Il fallait aussi leur répondre en même temps. C’était toujours un peu absurde, mais cela faisait partie de la vie que nous avions avec Andri, Myriam et Valentina: les questions liées à la maladie restaient présentes en permanence, on ne pouvait jamais complètement les oublier. Deux autres choses que je voulais mentionner à propos de ce qui a aidé la famille: c’est, pour moi… C’est aussi ce qu’on avait décidé très vite, par rapport à notre soutien. Ce qu’on avait discuté avec Sévi, c’était que nous étions incroyablement tristes, que cela nous avait énormément affectés tous les deux. On a passé des heures et des heures à en parler le soir, à essayer de trouver du sens, quand on ne dormait pas bien. Et en même temps, on s’était rendu compte assez vite que toutes ces émotions que nous ressentions, nous pouvions en parler ensemble, mais que, quand nous étions avec les enfants — et surtout avec Valentina —, le meilleur service que nous pouvions lui rendre, c’était de donner une impression de normalité, de continuer à jouer, à sortir, à faire des choses, et de ne pas toujours avoir ces questions très graves et très lourdes au-dessus de la tête. Il m’est arrivé plusieurs fois de rentrer, après avoir passé un après-midi ou une soirée avec Andri, Myriam, Valentina, nos enfants et Sévi, et de me sentir juste tellement triste en rentrant. Pendant l’après-midi, on avait joué, rigolé, mangé, et tout d’un coup, dès que la soirée se terminait, dès que les enfants dormaient, on se sentait juste tellement vides et tellement affectés par toute cette situation. Cela a petit à petit fait partie de notre vie, et nous avons appris à gérer ça. Parfois, cela demandait de l’énergie — jamais une énergie que nous ne voulions pas donner —, mais je me rendais compte que cela me rendait extrêmement triste. Ce qui est, au fond, normal. Mais ce que je veux dire, c’est qu’après chaque après-midi ou chaque soirée, il y avait toujours une ou deux heures pendant lesquelles nous discutions avec Sévi et nous nous sentions presque paralysés par tous ces sentiments
Intervieweur: Enfin, une dernière chose: comment avez-vous parlé avec votre famille, entre vous, avec vos enfants et avec vos amis communs?
Maurice: Eh bien, justement, c’était dans notre relation de couple, dans notre mariage, que nous avons eu énormément de discussions. Là-dessus, pour les enfants — je l’ai déjà mentionné —, c’était quelque chose dont nous avons parlé avec eux, mais ce n’était pas évident de trouver les mots justes. Pour les amis communs, c’était un peu bizarre, parce qu’il y avait deux autres familles d’amis dont nous savions qu’elles étaient au courant. Mais. On n’en parlait pas vraiment avec eux. Parfois juste quelques mots en se croisant mais ce n’était pas quelque chose dont on discutait beaucoup. C’était probablement aussi parce que, très souvent, quand nous étions avec ces autres familles, il y avait nos enfants, leurs enfants, quelque part autour, et ce n’était pas forcément le bon contexte pour en parler. Mais. Voilà, nous avons aussi eu des discussions avec Igor et Théodora, par exemple, sur ce que nous pourrions faire pour soutenir Andri et Myriam, mais cela est venu un peu plus tard, je pense. Et, en plus de ça, nous n’en avons pas beaucoup parlé. C’était aussi quelque chose de difficile à gérer, cette communication. Nous en avons un peu parlé dans le cadre de nos familles — moi avec mes parents, Sévi avec ses parents —, mais c’est venu plus tard. En dehors de la famille de Valentina, d’Andri et Myriam, il y avait très peu de personnes avec qui nous pouvions en parler. Peut-être pour le mentionner rapidement: j’ai un groupe d’amis avec qui je fais de la musique, et je leur en ai parlé, notamment quand ils m’ont demandé pourquoi j’avais recommencé à fumer. C’était bien d’avoir ce petit cercle externe avec qui en discuter un peu. Mais sinon, c’est vrai que nous avions très peu de gens, en dehors de notre couple, avec qui en parler. Dans l’ensemble, nous nous sentions un peu isolés. Et c’est pour ça que c’était vraiment une grande force d’avoir cette relation avec Sévi, de pouvoir en parler, de pouvoir gérer nos émotions ensemble, et de discuter dans ce cadre-là.
Intervieweur: D’accord, j’aimerais passer à la phase liminale, entre espoir et angoisse. «Comment avez-vous vécu la période où il y avait encore de l’espoir, mais où l’incertitude devenait de plus en plus grande?» Comment est-ce que tu l’as vécue, avec cette incertitude, et comment le soutien a évolué durant cette phase?
Maurice: Je pense que je vais être un peu plus bref dans cette réponse. Il y a beaucoup d’éléments que j’ai déjà mentionnés avant. Ce qui est important de dire, c’est que notre soutien, en tant que famille, a beaucoup évolué. Après l’annonce du diagnostic, il y a eu cette phase de choc, et nous avons pris très vite la décision d’aider Valentina, Andri et Myriam, quoi qu’il arrive. Petit à petit, nous sommes devenus de plus en plus présents dans leur vie, et eux dans la nôtre. Cela s’est fait de façon assez naturelle. Avant que nous apprenions la maladie de Valentina, nous nous étions vus quelques fois sur des places de jeu ou pour un brunch. Après le diagnostic, au début, nous nous sommes vus quelques fois, puis de plus en plus souvent: sur des places de jeu, et aussi pour des rituels comme aller manger une pizza le vendredi soir au restaurant de Wittigkofen, ou passer certains jours du week-end ensemble. C’est quelque chose qui s’est installé naturellement. Valentina aimait beaucoup jouer avec Maël, mais aussi avec Julie, qui est deux ans plus jeune. Les trois avaient une très bonne relation et jouaient très bien ensemble. On se voyait souvent juste entre nos deux familles, mais parfois aussi avec d’autres familles de la crèche — Kevin et Mariette, ou Théodora, Igor et Orphéas par la suite. Je pense que notre soutien a beaucoup évolué. On parlait aussi un peu du diagnostic. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’Andri et Myriam ressentaient une énorme frustration pendant cette période — probablement les trois à six mois après le diagnostic — à propos des traitements. En tout cas, c’est comme ça que je m’en souviens. Il y avait aussi de petites imprécisions ou erreurs dans le cadre de l’hôpital, ce qui ajoutait à la frustration. C’était difficile pour eux de gérer, en plus du diagnostic, une communication avec les médecins qui n’était pas toujours claire ou précise. Avec Myriam et Andri, nous parlions des diagnostics, d’analyses et d’options de traitement. Comme Andri et Myriam ont une formation en épidémiologie et santé publique, ils étaient très à l’aise pour communiquer des informations statistiques. Cela permettait de voir les différentes possibilités en fonction des analyses effectuées, car le type de tumeur n’était pas clairement identifié. Assez rapidement, quand il y avait des estimations ou scénarios selon le type de tumeur et le traitement, on pouvait envisager ce qui pourrait se passer. Pour moi, c’est difficile de donner des conseils à d’autres sur la manière de réagir dans cette situation. Je peux seulement dire comment, moi, je l’ai vécu. J’avais lu plusieurs choses sur les tumeurs au cerveau chez les enfants en bas âge. Et, pour ce type de cancer comme pour d’autres, on peut voir des tableaux, des chiffres, et obtenir des estimations de probabilité de survie de la part des oncologues. Personnellement, j’essayais de ne pas penser en termes de «quelle est la probabilité que Valentina meure?», mais plutôt en intégrant le fait que cette possibilité existait. Même avec un type de tumeur relativement bénin, il y a toujours un risque de complications, et les traitements ne marchent pas à 100%. Du coup, j’évitais de raisonner uniquement en termes de probabilité et je me disais simplement qu’il y avait à la fois un risque que Valentina décède et une possibilité qu’elle guérisse selon le traitement. Et je pense que c’est beaucoup plus facile de gérer cette information quand on est un tout petit peu plus externe. C’est, je crois, beaucoup plus difficile quand on est directement touché comme parent. Mais voilà, moi j’essayais vraiment de penser plutôt dans ces termes-là: se dire qu’il y avait un risque de mort et aussi une chance qu’elle se rétablisse, et de ne pas forcément réfléchir aux probabilités exactes. Assez vite, on s’est rendu compte — je crois que c’était au cours de la première chimio, et avec les traitements qui ont suivi — que Valentina n’avait vraiment pas de chance. Cela a pris très longtemps avant que l’on arrive à un diagnostic où le décès était presque certain. Mais pendant tout cet entre-deux, j’avais toujours l’impression que c’était horrible à vivre, parce que chaque nouvelle, chaque nouveau test, semblait donner une indication négative, semblait diminuer la probabilité de survie. C’était juste horrible de recevoir ces nouvelles, les unes après les autres. On se mettait à la place des parents, de ce qu’ils ressentaient, avec en plus toute cette frustration liée à l’hôpital par-dessus. Je me souviens que c’était vraiment difficile.
Intervieweur: Et en ce qui concerne les conseils à donner à d’autres personnes dans cette situation, qu’est-ce que tu en retiens?
Maurice: Quant aux conseils à donner, je ne sais pas si j’en ai vraiment un pour quelqu’un dans cette situation. Pour nous — pour Sévi et moi —, on en a parlé très vite: on essayait d’abord d’être raisonnablement optimistes, de toujours penser qu’il y aurait une chance, d’espérer que les traitements pourraient fonctionner, que Valentina pourrait survivre, qu’elle retrouverait une certaine normalité dans sa vie. On se disait que ce serait comme un mauvais rêve qui finirait par s’améliorer. On s’est toujours un peu accrochés à cet espoir, en se disant que peut-être, ça allait arriver. C’est clair que, comme je l’ai dit, il y avait des indications négatives, les unes après les autres, des traitements qui ne marchaient pas forcément aussi bien que ce que l’on espérait. On savait aussi dès le départ que c’était quelque chose d’extrêmement sérieux, avec une possibilité que Valentina ne survive pas. On essayait toujours de trouver un équilibre entre ces deux pensées: espérer que ça allait aller, que tout pourrait s’arranger, et en même temps garder à l’esprit que ce risque était toujours présent. Pour moi, ce n’était pas évident de naviguer entre ces deux idées. Parfois, j’essayais activement, mentalement, de me dire que ça pourrait aller, que les traitements pourraient fonctionner, qu’on pourrait retrouver une normalité, que Valentina pourrait guérir. Et je pense que, dans certains moments — surtout quand on était avec les enfants —, c’était important d’essayer d’être positif, juste pour profiter du moment et ne pas rester enfermé dans la tristesse et les pensées sombres.
Intervieweur: On va faire une petite pause avant de continuer avec la deuxième phase de l’entretien. Il nous reste encore quatre phases.